Ils sont rares, les livres qu’on engouffre sans rien en attendre de particulier, et que l’on
finit par déguster par petites pages pour ne pas qu’ils terminent trop vite. Providence, de Valérie Tong Cuong, est de ceux-là. Magnifiquement écrit, il raconte les histoires séparées de cinq
personnages qui n’étaient pas destinés à se croiser : Marylou, assistante du patron d’une entreprise aux activités troubles ; Tom, producteur
célèbre et éperdument amoureux de Libby ; Prudence, jeune femme noire numéro deux d’un grand cabinet d’avocat ; Albert Royal, architecte de renom. Charlie, sans domicile fixe. Une
journée comme les autres va décider de réunir tous ces destins. Une journée de providence : Charlie décide de se jeter sous les rails d’un métro dans lequel se trouve Marylou, qui est déjà
très en retard et doit amener à son patron des dossiers très importants avant le début de sa réunion. Alors qu’elle se finit par arriver dans son entreprise,
une explosion met fin aux jours de tous ses membres, exceptée elle, qui se retrouve à l’hôpital, où elle croise Tom qui vient d’avoir un accident de vélo assez grave et souffre d’une hémorragie
interne. Il a besoin de sang, mais son groupe est O négatif. Un groupe rare. Et qui est O négatif ? Paulo, le fils de Marylou. Qui finira par tomber amoureuse de Charlie, qui lui aussi se
trouve à l’hôpital pour soigner les blessures de son suicide raté, et qu’elle a tenu à saluer pour lui avoir sauver la vie en retardant sa rame de métro…Voilà quelques unes des jolies trouvailles
de ces quotidiens qui se croisent à la Magnolia. Le tout est extrêmement bien écrit par une plume à la fois précise et légère. Providence se goûte comme un macaron de La Durée : avec
gourmandise, tout doucement, en profitant de l’effet de chaque mot sur nos sens en émoi.
Journal de guerre n’est pas un énième essai sur la guerre au Proche-Orient. Son
auteur, Noam Ohanna, n’est pas un éminent spécialiste de la question, ni un politicien de la région, ou encore un journaliste d’investigation chevronné. Noam est français, a trente ans, et raconte comment il est passé des bancs de Sciences-Po aux rangs de Tsahal. On pourrait comparer son expérience à
celle d’Arno Klarsfeld qui, il y a trois ans, avait décidé de s’engager dans l’armée israélienne pour témoigner ensuite de son expérience dans un livre que j’avais beaucoup aimé à l’époque,
Israël Transit. Curieusement, les deux récits sont complètement différents et ce pour
plusieurs raisons. Tout d’abord, Noam Ohanna a mon âge. La seule guerre israélienne qu’il n’ait jamais connu est l’Intifada. Ses parents sont des juifs marocains aussi traditionnels que
traditionnalistes. Contrairement au fils Klarsfeld, le jeune soldat n’a pas été élevé dans le culte de l’engagement, dans la défense des intérêts et de la reconnaissance du judaïsme, dans
la nécessité de l’Etat Hébreu comme dernier bastion de protection pour un peuple toujours en proie à l’antisémitisme. Ce science politicien qui deviendra
plus tard consultant pour un fonds d’investissement new-yorkais n’a connu que l’antisionisme primaire d’étudiants de gauche, pourfendeurs des intérêts palestiniens envers et contre tout :
Quelle est ta position sur le Proche-Orient lui demande-t-on un jour ? Une terre pour deux Etats, répond-il pacifiquement. Une terre pour un Etat, lui renvoie-t-on, sous-entendant la seule
existence de l’Etat palestinien. Ce sont ces petites détails de la vie quotidienne, ajoutés aux petits détails de l’actualité de l’époque (synagogues et
écoles brûlées dans toute la France, agressions sur de jeunes juifs, etc.), ajoutés aux petits détails de désinformation de la presse française, franchement pro-arabe, qui ont conduit Noam Ohanna
à tenter de s’engager dans l’armée israélienne pour défendre son pays et participer à « sa guerre ». Commence alors le récit de sa difficile intronisation dans l’armée, des différentes
épreuves de passage pour entrer dans la Sayeret, l’unité d’élite des parachutistes, des mois d’entraînement, et finalement des missions à Naplouse et Gaza…Evidemment, son récit est lui aussi
subjectif : l’auteur est un grand défenseur de l’Etat d’Israël. Ce qui est intéressant, au delà de la lecture de missions à travers un regard français, est dans la comparaison de ce que le
jeune garçon vit avec la retranscription des faits qu’il lit dans la presse française. Seule compte la douleur palestinienne. Seuls sont recensés les morts palestiniens. Sont omis tous les
détails qui pourraient donner des enfants d’Arafat une image barbare ou révoltante. Pour toutes ces raisons, le journal de guerre de Noam Ohanna est instructif, bien écrit, et vaut lecture pour
tous ceux qui sont intéressés par ce conflit sans fin et veulent lire une vision à la fois occidentale et pro-israélienne.
Shalom Auslander fait partie de ces artistes juifs talentueux qui ont un compte à régler avec D.ieu. Cet écrivain a un parcours atypique : il a été élevé dans la plus grande orthodoxie. Mais loin de le mettre sur le chemin de la foi, les enseignements des rabbins qu’il a fréquenté lui ont « niqué la tête » comme lui répète si souvent sa femme. Et bien qu’il ait pris du recul avec ce milieu, Shalom reste imprégné des règles drastiques et des châtiments promis par l’Eternel aux hommes s’ils ne lui obéissent pas. Comment vivre dans le monde moderne lorsqu’on a conscience que chaque geste ou chaque parole est un péché, une provocation punie de mort plus ou moins cruelle par le tribunal divin ? Tel est le problème de notre héros, qui pense que manger un cheeseburger lui coûtera la vie, celle de sa femme, et de son futur enfant. Ne comprenant pas la cruauté de ce créateur castrateur, Shalom se met à le détester, à la provoquer, à le défier.
Le premier paragraphe décrit parfaitement l'image que Auslander a de D.ieu :
« Quand j’étais petit, mes parents et mes maîtres me parlaient d’un homme qui était très fort. Ils disaient qu’il était capable de détruire le monde entier. Ils disaient qu’il pouvait soulever les montagnes. Ils disaient qu’il pouvait ouvrir la mer en deux. Il était très important de ne pas le contrarier. Lorsque nous obéissions à ce qu’il avait édicté, cet homme nous aimait bien. Il nous aimait tellement qu’il tuait tous ceux qui ne nous aimaient pas. Mais si nous n’obéissions pas, alors il ne nous aimait pas. Il nous détestait. Parfois, il nous haïssait tellement qu’il nous tuait ; parfois, il laissait d’autres gens nous tuer. C’est ce que nous appelons les jours de fête : à Pourim, nous nous souvenons de la fois où les Perses ont essayé de nous tuer ; à Pessah, nous nous souvenons de la fois où les Egyptiens ont essayé de nous tuer ; à Hanoukka, nous nous souvenons de la fois où les Grecs ont essayé de nous tuer. »
Souvent drôle, parfois un peu long, le livre de Shalom Auslander m’a fait penser à Portnoy et son complexe de Philip Roth, où les désirs sexuels d’un jeune adolescent se heurtent à son éducation et à la culpabilité qui en découle. Mais la frontière est fine entre humour noir et aigreur, et l’auteur de la lamentation du prépuce n’a pas le talent de Roth pour rester du bon côté à chaque coup (bien que, entre parenthèse, la lecture de Portnoy reste un de mes plus mauvais souvenirs). Le titre ne trompe pas : Auslander passe plus de trois cent pages à se lamenter sur ce prépuce qu’on lui a ôté et qui l’empêche de se sentir libre, mais pas inférieur à une divinité qu’il traite comme son égal, lui rendant coup pour coup. On aurait envie que sa colère s’éteigne, et que cet auteur finalement un peu prétentieux fasse preuve d’un peu de la miséricorde dont il déplore l’absence chez ce D.ieu qui l’obsède.
« Vous avez raté votre vie ? Avec nous, vous réussirez votre mort ! ». Alléché par cette baseline cynique, j’ai attaqué le livre de Jean Teulé plein d’espoir, persuadé que la littérature restait seule à pouvoir évoquer un sujet comme la mort de façon décalée et drôle.
Parce qu’il y a de moins en moins d’endroits où on peut rire de tout…Plus dans les journaux, où les caricatures (de Mahomet ou d’Elkabach) sont conspuées par les ayatollahs de la liberté comme par les intellectuels de la religion du croissant…Plus au cinéma, où la mort est banalisée, où une étude a montré récemment que Stallone avaient fait plus de victimes que les évènements du 11 septembre (la comparaison est limite, je l’avoue…). Plus à la télé, où le cynisme a disparu depuis que Baffie n’en fait plus. Parce qu’écouter les vannes ratées de Guillon, N’Gijol, ou Eboué, ça donne envie d’entrer dans une boutique pour s’acheter une corde et se pendre…on en revient donc au magasin des suicides…
L’idée est maline : une boutique vend des accessoires pour se donner la mort. La famille qui tient cette échoppe, les Tuvache, a des faux airs de famille Adams. Mais contrairement à ces derniers, point de second degré dans ce récit, pas d’éloge de la cruauté, rien. Plutôt un esprit Bisounours quand le dernier de la famille, qui contrairement à son frère et sa sœur, est de nature optimiste, va transformer la boutique en crêperie et montrer à tous combien la vie est merveilleuse…
Restent quelques idées de mort savoureuse : créer un parc d’attraction, avec un grand 8 dont les rails s’achèveraient en plein milieu du looping, un château hanté dont personne ne sortirait vivant, des pommes d’amour empoisonnées, un saut à l’élastique avec de la vraie corde, etc.
Le magasin des suicides de Jean Teulé ne changera donc pas votre vie. Mais si vous avez des envies, ce livre peut vous donner des idées pour vous donner la mort.
Je me souviens de la première fois que je l'ai acheté : c'était à un kiosque à journaux, rue de Rivoli. Derrière le plexiglas de la boutique, j'avais remarqué la couverture du numéro 1 : une
photo de Thierry Roland et un sujet - déjà - polémique sur l'utilité des commentateurs sportifs en général, et de ce vieux papy un peu facho en particulier.
So Foot est né au moment où j'ai démarré ma carrière de journaliste et on peut dire qu'il aura eu plus de réussite que moi, puisque celle-ci s'est achevée après quatre ans d'existence seulement. Tu parles d'une vocation !
Il n'empêche : dès le second numéro, je me suis débrouillé pour participer à une réunion de rédaction. A l'époque, ça se passait à l'Apparemment café, ou dans le deux pièces - on s'entassait à dix - de Franck Annese, le rédacteur en chef-gourou du mag. Au sortir de ma première réunion, j'avais eu la sensation jouissive de trouver enfin des gens qui partageaient leur passion du foot de la même façon que moi. On avait les mêmes références, les mêmes réfléxions sur le jeu, les mêmes critiques par rapport à la manière dont les autres journaux parlaient de ce sport, de notre sport.
J'ai participé pendant trois ans à la formidable aventure So Foot, de façon plus ou moins impliquée. Mon premier gros papier fut une interview croisée entre Daniel Cohn-Bendit et Gernot Rohr sur les points communs et différences entre foot français et foot allemand. J'ai également eu l'honneur d'être rédac' chef d'un supplément jeu vidéo que j'ai encore à la maison...
Aujourd'hui, So Foot fête ses cinq ans. Je n'y écris plus depuis une ou deux années, mais Franck a laissé mon nom en tête du comité de rédaction. Ce gars-là est un génie. Capable de tout faire mieux que n'importe qui, avec une intelligence et une humilité exemplaires. Une vraie belle rencontre.
So, happy brithday to my favorite mag !
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