Shalom Auslander fait partie de ces artistes juifs talentueux qui ont un compte à régler avec D.ieu. Cet écrivain a un parcours atypique : il a été élevé dans la plus grande orthodoxie. Mais loin de le mettre sur le chemin de la foi, les enseignements des rabbins qu’il a fréquenté lui ont « niqué la tête » comme lui répète si souvent sa femme. Et bien qu’il ait pris du recul avec ce milieu, Shalom reste imprégné des règles drastiques et des châtiments promis par l’Eternel aux hommes s’ils ne lui obéissent pas. Comment vivre dans le monde moderne lorsqu’on a conscience que chaque geste ou chaque parole est un péché, une provocation punie de mort plus ou moins cruelle par le tribunal divin ? Tel est le problème de notre héros, qui pense que manger un cheeseburger lui coûtera la vie, celle de sa femme, et de son futur enfant. Ne comprenant pas la cruauté de ce créateur castrateur, Shalom se met à le détester, à la provoquer, à le défier.
Le premier paragraphe décrit parfaitement l'image que Auslander a de D.ieu :
« Quand j’étais petit, mes parents et mes maîtres me parlaient d’un homme qui était très fort. Ils disaient qu’il était capable de détruire le monde entier. Ils disaient qu’il pouvait soulever les montagnes. Ils disaient qu’il pouvait ouvrir la mer en deux. Il était très important de ne pas le contrarier. Lorsque nous obéissions à ce qu’il avait édicté, cet homme nous aimait bien. Il nous aimait tellement qu’il tuait tous ceux qui ne nous aimaient pas. Mais si nous n’obéissions pas, alors il ne nous aimait pas. Il nous détestait. Parfois, il nous haïssait tellement qu’il nous tuait ; parfois, il laissait d’autres gens nous tuer. C’est ce que nous appelons les jours de fête : à Pourim, nous nous souvenons de la fois où les Perses ont essayé de nous tuer ; à Pessah, nous nous souvenons de la fois où les Egyptiens ont essayé de nous tuer ; à Hanoukka, nous nous souvenons de la fois où les Grecs ont essayé de nous tuer. »
Souvent drôle, parfois un peu long, le livre de Shalom Auslander m’a fait penser à Portnoy et son complexe de Philip Roth, où les désirs sexuels d’un jeune adolescent se heurtent à son éducation et à la culpabilité qui en découle. Mais la frontière est fine entre humour noir et aigreur, et l’auteur de la lamentation du prépuce n’a pas le talent de Roth pour rester du bon côté à chaque coup (bien que, entre parenthèse, la lecture de Portnoy reste un de mes plus mauvais souvenirs). Le titre ne trompe pas : Auslander passe plus de trois cent pages à se lamenter sur ce prépuce qu’on lui a ôté et qui l’empêche de se sentir libre, mais pas inférieur à une divinité qu’il traite comme son égal, lui rendant coup pour coup. On aurait envie que sa colère s’éteigne, et que cet auteur finalement un peu prétentieux fasse preuve d’un peu de la miséricorde dont il déplore l’absence chez ce D.ieu qui l’obsède.
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